J'ai peur de lui faire du mal en disant non
ou la confusion entre « blesser » et « ne pas satisfaire »
Il y a des croyances si profondément ancrées qu’elles passent inaperçues. Elles agissent en coulisses, orientent nos choix, nous maintiennent dans des situations qui nous épuisent — et pourtant, elles nous semblent être des évidences. L’une des plus répandues, l’une des plus coûteuses aussi, c’est celle-ci : dire non, c’est faire souffrir l’autre.
Le cas de Marina : quand partir devient impossible
Marina vient de divorcer après quinze ans de relation avec sa femme. Une relation fusionnelle, tumultueuse, faite de ruptures et de retrouvailles. Après un long travail de couple, la décision est tombée — claire, partagée, définitive.
Du moins, en théorie.
Car Marina est de retour dans mon cabinet. Elle n’arrive pas à couper vraiment. Et ce jour-là, elle me parle d’un énième mensonge — celui de trop, dit-elle. Pourtant, quelque chose la retient encore.
Je l’interroge : qu’est-ce qui l’empêche de fermer cette porte ?
Et puis, en explorant cette part d’elle qui laisse toujours la porte entrouverte, Marina connecte à une émotion profonde : la peur de blesser son ex-femme.
Ce qui l’empêche de partir, ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’espoir. C’est la projection d’une souffrance qu’elle imagine chez l’autre — et qu’elle ne supporte pas de causer.
Marina, ou le profil du « protecteur empathique »
Marina est une personne profondément tournée vers les autres. À l’écoute, prévenante, sensible aux énergies, toujours prête à soutenir — une tendance naturelle à percevoir d’abord les besoins d’autrui avant les siens.
Ce trait, souvent valorisé socialement (« quelle gentillesse, quel dévouement ! »), devient un piège quand il se retourne contre soi. Car pour Marina, ne pas être là pour quelqu’un qui a compté est presque antinomique avec ce qu’elle est. C’est une anti-valeur.
Alors elle reste. Pas par amour, mais par loyauté à cette image d’elle-même : celle qui ne blesse pas.
La double confusion
Confusion n°1 : Quel mal exactement ?
Marina s’enferme dans une vérité qui devient SA vérité — mais sans éléments concrets, sans confrontation au réel. Elle souffre elle-même… d’imaginer qu’elle fait souffrir.
En PNL, on parle de lecture de pensée — cette distorsion cognitive qui consiste à croire qu’on sait ce que l’autre ressent sans vérification. C’est un piège mental classique, particulièrement actif chez les personnes à haute sensibilité empathique.
Confusion n°2 : Faire du mal ou ne pas répondre aux attentes ?
Dire non, est-ce vraiment « faire du mal » ? Ou est-ce simplement ne pas répondre à une demande, une attente, un désir de l’autre ?
Il y a une différence fondamentale entre infliger une souffrance (acte intentionnel de nuire) et ne pas satisfaire une demande (acte de préservation de soi).
Cette confusion est entretenue par une croyance implicite : que l’autre serait incapable d’entendre un non. C’est une forme de position haute déguisée en position basse : « Je me sacrifie pour toi parce que tu ne pourrais pas supporter ma limite. »
Le piège du triangle dramatique
En Analyse Transactionnelle, ce schéma est immédiatement reconnaissable : Marina est prise dans le triangle de Karpman.
Elle oscille entre Sauveur (protéger l’autre de sa propre souffrance), Victime (s’épuiser, ne pas oser poser ses limites), et parfois même Persécuteur malgré elle.
Elle adopte une posture de Parent Nourricier — mais ce faisant, elle place son ex-compagne dans une posture d’Enfant que l’on protège et que l’on ne confronte pas à la réalité.
Résultat : elles retombent toutes les deux dans le cercle vicieux de l’attente, de l’incompréhension, de l’injustice perçue. Il n’y a pas de gagnants. Que des perdants.
Ce qui se cache derrière : le rapport aux émotions « négatives »
Si Marina ne supporte pas l’idée de faire souffrir, c’est aussi parce qu’elle porte une croyance profonde sur les émotions elles-mêmes.
Dans son système de représentation, il y a les « bonnes » émotions (légèreté, joie, harmonie) et les « mauvaises » (colère, tristesse, frustration — à éviter, à épargner à tout prix).
Cette vision binaire l’empêche de considérer que les émotions difficiles font partie de la vie. La colère de l’autre, sa déception, sa tristesse face à un non… ce ne sont pas des preuves que j’ai « fait du mal ». Ce sont des réactions émotionnelles légitimes, que l’autre adulte est capable de traverser.
Les émotions sont des informations, pas des verdicts.
Dire non à l’autre, c’est se dire oui à soi
C’est peut-être là que réside le vrai travail pour tous ceux qui se reconnaissent dans cette peur.
Dire non, ce n’est pas rejeter l’autre. C’est être à l’écoute de ses limites. De ses besoins. De ses envies profondes. C’est ne plus se perdre dans l’autre. Ne plus s’oublier.
Et paradoxalement, rester en lien avec l’autre — car en disant non clairement, on sort du ressentiment, de l’implicite, de la confusion.
La question à se poser
La prochaine fois que vous sentez cette peur monter — je ne peux pas dire non, ça va lui faire du mal — posez-vous cette question :
Est-ce que je lui fais vraiment du mal ? Ou est-ce que je refuse simplement de répondre à ses attentes ?
Et une autre, peut-être plus inconfortable encore :
En m’empêchant de dire non, à qui est-ce que je fais vraiment du mal ?
« Le non que je n’ose pas dire à l’autre, c’est souvent le oui que je me refuse à moi-même. »