Donnez-moi un conseil
- Cécile Fiore

- il y a 2 jours
- 5 min de lecture

Ou l'illusion de la baguette magique
« Donnez-moi un conseil. »
Ces mots, je les entends régulièrement. Avec cette notion d’urgence dans la voix, une fatigue dans le regard en même temps qu’un désespoir à peine caché « vous êtes ma dernière chance ». Et derrière ces mots, presque toujours, une attente bien plus grande qu'un simple conseil.
En cabinet, je reçois régulièrement des clients qui veulent une solution — tout de suite, en une séance — pour remédier à leur situation de couple, pour oublier cette émotion difficile, pour que leur partenaire comprenne enfin, ou encore pour résoudre ce conflit qui s'éternise.
Et je comprends. Quand on souffre, on veut que ça s'arrête et vite.
Ce que cache la demande de conseil
Donner un conseil c’est comme dire « Moi, à ta place, je ferais... ».
Autrement dit, JE projette à partir de ma vision, mon expérience, mon histoire, une idée censée résoudre TON problème, issu de ta vision, ton expérience, ton histoire... vous voyez déjà le paradoxe pointer le bout de son nez ?
En PNL, on s’appuie sur le présupposé suivant : la carte n’est pas le territoire. Ma carte (= ma représentation du monde) n’est pas la même que celle des autres (= leur représentation du monde). Nous devons donc prendre conscience qu’il existe plusieurs réalités qui constituent le territoire.
Si vraiment mon client veut un conseil, je peux lui en trouver à la pelle. Mais bizarrement, ils ne sont jamais satisfaisants. Pourquoi ? Parce qu'en réalité, ce n'est pas un conseil qui est recherché. Mais une baguette magique. Que tout se solutionne sans avoir rien à faire, ni se questionner, ni se responsabiliser.
En PNL, on parle d'une « référence externe » poussé à l'extrême : chercher la validation, la solution, le soulagement en dehors de soi. Comme si la clé du problème se trouvait forcément ailleurs — chez le thérapeute, chez le partenaire, dans une technique miracle.
Le piège du Sauveur
Prenons l'exemple d'un client que j'ai accompagné récemment. Il porte tout le poids de son couple sur ses épaules. Il est à l'écoute. Il est arrangeant. Il fait tout pour alléger l'emploi du temps de sa femme, sa charge mentale. Et pourtant, rien ne change. Elle a toujours autant de stress, toujours aussi peu de disponibilité, toujours aussi peu d'envie de moments d'intimité avec lui.
En Analyse Transactionnelle, on reconnaît ici le triangle de Karpman — et plus précisément, la posture du Sauveur.
Le Sauveur n'est pas simplement quelqu'un qui aide beaucoup. C'est quelqu'un qui a besoin que l'autre soit en difficulté pour se sentir utile, aimé, existant. Il fait pour l'autre ce que l'autre ne lui a pas demandé. Il anticipe, il s'épuise — et il ne reçoit jamais la reconnaissance qu'il espère, parce que cette reconnaissance ne peut pas venir de l'extérieur.
En prenant toute la responsabilité de « sauver » le couple, mon client maintenait inconsciemment sa femme dans une position de Victime — celle qui souffre, celle qu'on doit porter. Et lui s'enfonçait dans l'impuissance : plus il faisait, moins ça marchait.
La position de perception oubliée
En PNL, on travaille souvent avec les positions perceptuelles :
1ère position — Je vis ma propre expérience, mes besoins, mes émotions.
2ème position — Je me mets à la place de l'autre, je ressens ce qu'il ressent.
3ème position — Je prends du recul, je deviens observateur de la relation.
Mon client était entièrement bloqué en 2ème position. Toute son attention, toute son énergie était focalisée sur sa femme : ses besoins à elle, sa souffrance à elle, son emploi du temps à elle. Cette focalisation servait sa tentative de la sauver et son besoin inconscient d’être reconnu, vu, aimé.
Il avait complètement « oublié » sa 1ère position — ses propres besoins, ses propres limites, sa propre blessure.
Et c'est souvent là que se cache le vrai sujet.
Les questions qui dérangent
Et si se on posait les vraies questions, celles qu'on évite, celles qui dérangent ?
Dans un couple, on est deux. Deux pour le construire, deux pour l'alimenter, deux pour l'abîmer, et encore deux pour le défaire. Chacun arrive avec son histoire, sa vision, ses attentes, ses blessures. Ce n'est pas le rôle de notre partenaire de nous sauver. De nous réparer. De nous guérir.
Alors posons-nous ces questions :
→ Votre partenaire est-il/elle au courant des attentes (plus ou moins conscientes) que vous avez placées sur lui/elle ?
→ Lui avez-vous demandé son accord pour les porter et y répondre ?
→ Lui avez-vous donné toutes les conditions et les moyens d'honorer ce contrat implicite ?
→ Et si, malgré sa bonne volonté, il ou elle n'y arrive pas — qu'allez-vous en conclure ?
Souvent, la réponse est douloureuse : que c'est de sa faute. Qu'il ou elle n'est pas assez. Ne vous aime pas suffisamment. Ne fait pas d'effort.
En CNV (Communication Non Violente), on dirait que derrière cette attente se cache un besoin fondamental non exprimé — un besoin de sécurité, de reconnaissance, d'amour inconditionnel. Un besoin qui ne peut pas être comblé par l'autre, parce qu'il vient de bien plus loin.
La métaphore qui change tout
Alors revenons à cette fameuse baguette magique. Imaginons qu'elle existe. Imaginons que je la lui donne — et qu'elle fonctionne.
Sa femme va mieux. Elle est disponible, apaisée, présente. Le couple respire enfin. Mission accomplie.
Et maintenant ?
C'est là que l'absurdité se révèle. Parce que voilà le paradoxe du Sauveur : il veut que l'autre aille mieux, mais il a construit toute sa place dans le couple sur le fait de porter quelqu'un qui va « mal ». Si l'autre guérit vraiment, le Sauveur perd sa fonction. Son utilité. Sa raison d'être là.
Autrement dit : la baguette magique qu'il réclame est précisément celle qui pourrait faire disparaître ce qui le relie à l'autre.
Poussons la logique jusqu'au bout. Une fois qu'on est soigné, on quitte l'hôpital. Une fois qu'on obtient son diplôme, on quitte l'école.
Si mon sentiment d’utilité et mon besoin de reconnaissance n’existent que dans la problématique de couple, et que cette problématique diparaît...
Alors, vous la voulez toujours, cette baguette magique ?
Le moment de bascule
Quand mon client a entendu cette question, il y a eu un silence. Long. Inconfortable.
Puis une prise de conscience : en me demandant un conseil, il me demandait en fait de l'aider à entretenir son cercle vicieux. Il cherchait une solution pour mieux sauver sa femme (encore une fois) alors que le vrai travail était ailleurs.
En Analyse Transactionnelle, on dit qu'il fonctionne depuis son Enfant Adapté — cette part de nous qui a appris très tôt à ne pas déranger, à mériter l'amour par le don de soi, à se rendre indispensable pour exister. Quand cet Enfant Adapté prend les commandes dans un couple, il rejoue inconsciemment des schémas anciens. Et il souffre de ne pas recevoir ce qu'il donne sans réaliser que personne ne lui a rien demandé.
Le vrai travail commence
Je revois ce client la semaine prochaine. Cette fois, nous n'allons pas chercher comment « réparer » sa femme ou « sauver » son couple. Nous allons explorer autre chose : sa propre blessure — probablement une blessure d'amour, de reconnaissance, d'abandon — qui se rejoue à travers cette situation.
Nous allons accueillir ses émotions — non pas pour les faire disparaître, mais pour les écouter. Qu'est-ce qu'elles lui disent ? De quoi ont-elles besoin ?
Nous allons identifier les vieux schémas limitants qui le maintiennent dans cette posture de Sauveur épuisé pour qu'il puisse enfin les lâcher et construire une relation d'égal à égal avec sa compagne.
Les baguettes magiques n'existent pas. J'aimerais tellement pourtant, parfois.
Mais il y a quelque chose de bien plus puissant qu'une baguette magique : le courage de se regarder en face. De reconnaître que le problème qu'on voit chez l'autre est souvent le miroir de ce qu'on refuse de voir en soi. Et de choisir, enfin, de s'en occuper.
—
Et vous — quelle blessure cherchez-vous à faire soigner par l'autre ?



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